Il y a des phrases qui ont le don de m’agacer instantanément. « Maintenant, on veut mettre les enfants dans des cases. »
Celle-là en fait clairement partie. Et hier encore, j’ai eu droit à cette magnifique réflexion de la part de Gertrude — oui, Gertrude, on va l’appeler comme ça — sous un article publié sur Facebook à propos des troubles neurodéveloppementaux.
Vous savez, Gertrude, c’est cette personne qui n’a probablement jamais rencontré votre enfant, ne connaît absolument rien de son quotidien, n’est absolument pas concernée par le TND et ne sait même pas ce que c’est, mais qui va quand même vous expliquer que vous devriez simplement « laisser votre enfant être comme il est » au lieu de chercher à comprendre pourquoi certaines choses lui sont difficiles.
Alors, Gertrude, soyons cohérentes deux minutes. Si demain votre enfant a des difficultés à voir, vous l’emmenez chez l’ophtalmologue. Et là, le professionnel va éventuellement lui coller quelques petites cases : myope, hypermétrope, astigmate, amblyope… Et personne ne va s’indigner en disant : « Mais enfin ! Vous voulez mettre cet enfant dans une case ! Laissez-le voir comme il voit ! » Non. On va chercher à comprendre ce qui ne va pas, mesurer sa vision, poser un diagnostic et, si nécessaire, lui prescrire des lunettes. Parce que nous avons collectivement compris qu’identifier une difficulté ne changeait pas la personnalité de l’enfant et ne l’empêchait pas d’être lui-même.
Alors pourquoi cette logique deviendrait-elle soudainement scandaleuse lorsqu’il s’agit du cerveau ?

Quand on parle de TDAH, de TOP, de dyslexie, de dysgraphie, de dyspraxie ou d’autres troubles neurodéveloppementaux, le diagnostic n’est pas une étiquette destinée à résumer l’enfant en un seul mot. Un enfant ne devient pas « un TDAH ». Il ne devient pas « un TOP ». Il ne devient pas « une dyslexique ». Il reste un enfant, avec son caractère, ses goûts, ses qualités, ses défauts, ses émotions, ses passions, ses forces et ses difficultés. Le diagnostic vient simplement apporter une information supplémentaire sur son fonctionnement.
Et cette information peut être extrêmement importante. Parce qu’avant le diagnostic, une difficulté peut facilement être interprétée comme un manque d’efforts, de la mauvaise volonté ou un problème d’éducation. Un enfant qui bouge constamment devient « turbulent ». Celui qui oublie ses affaires devient « tête en l’air ». Celui qui refuse certaines tâches devient « opposant ». Celui qui peine à écrire devient « lent » ou « pas soigneux ». Celui qui rencontre des difficultés en lecture devient « mauvais élève ». Le comportement est visible, mais ce qui se passe derrière l’est beaucoup moins.
Le diagnostic permet justement de changer de regard. Il ne dit pas : « Voilà qui est cet enfant. » Il dit plutôt : « Voilà une partie de son fonctionnement. Maintenant, comment peut-on l’aider ? » Et c’est une différence fondamentale.
Et puis il y a quelque chose qui me fait doucement sourire dans cette histoire de « cases ». Si vraiment nous voulons en finir avec les cases, allons jusqu’au bout du raisonnement.
Arrêtons de diagnostiquer les TDAH, les TOP, les dyslexies et les autres troubles neurodéveloppementaux.
Mais arrêtons aussi de diagnostiquer les myopies, les hypermétropies et les astigmatismes. Pourquoi vouloir mettre un enfant dans la case « myope » alors qu’il pourrait simplement être… lui-même ?
Arrêtons de diagnostiquer les rhumes. Les otites. Les angines. Les allergies. L’asthme. Après tout, laissez-les éternuer et s’étouffer en paix, merde.
Et tant qu’on y est, arrêtons de diagnostiquer les cancers. Parce que franchement, quelle idée de vouloir mettre quelqu’un dans une case quand on pourrait simplement le laisser être comme il est…
Ça va cinq minutes, les cases.
Parce que finalement, Gertrude, si nous voulons vraiment parler de « cases », il faudrait peut-être se demander quelles cases nous préférons. Celle d’un diagnostic posé par des professionnels après des évaluations, qui permet de comprendre des difficultés et d’adapter l’environnement ? Ou celles que l’on colle aux enfants à longueur de journée parce qu’on ne comprend pas leur comportement : capricieux, insolent, paresseux, perturbateur, immature, pas motivé, incapable de faire des efforts ?
Personnellement, le choix me paraît assez vite fait.
Et puis il y a quelque chose que j’ai beaucoup de mal à comprendre dans le fameux « laissez-les être comme ils sont ». Parce que justement, chercher un diagnostic peut permettre à un enfant d’être davantage lui-même. Si l’on comprend qu’il a besoin de bouger pour maintenir son attention, on peut arrêter de lui demander de rester parfaitement immobile pendant des heures. Si l’on comprend qu’il a une dysgraphie, on peut chercher des moyens de lui permettre de montrer ses connaissances sans que l’écriture devienne systématiquement un obstacle. Si l’on comprend qu’il a besoin d’un environnement ou d’aménagements particuliers, on peut essayer de les lui apporter.
Laisser un enfant être lui-même ne signifie pas le laisser se débrouiller seul avec des difficultés que l’on pourrait comprendre et compenser.
Et surtout, un diagnostic n’est pas une condamnation à vie. Ce n’est pas une case dans laquelle on enferme un enfant et dont il ne pourra plus sortir. C’est un outil. Un outil pour comprendre, expliquer, accompagner et parfois simplement arrêter de chercher la faute là où il n’y en a pas.
D’ailleurs, je trouve assez amusant que l’on considère souvent les diagnostics médicaux comme parfaitement légitimes lorsqu’ils concernent le corps, mais beaucoup plus suspects lorsqu’ils concernent le fonctionnement neurologique. Personne ne va reprocher à un enfant de porter des lunettes parce qu’il est myope. Personne ne va lui dire qu’il devrait « apprendre à voir correctement tout seul » pour éviter de le mettre dans une case. On accepte qu’un problème identifié puisse nécessiter une adaptation. Alors pourquoi devrait-il en être autrement lorsqu’il s’agit du cerveau ?
Et puis soyons honnêtes : ne pas poser de diagnostic ne signifie pas ne pas mettre l’enfant dans une case. Cela peut simplement signifier qu’on lui colle une autre étiquette, souvent beaucoup moins juste et beaucoup plus culpabilisante.
La case de l’enfant « mal élevé ».
La case de celui « qui fait exprès ».
La case de celle « qui cherche l’attention ».
La case de celui « qui pourrait réussir s’il voulait ».
La case de celle « qui ne fait aucun effort ».
Des cases, il y en aura toujours. La vraie question est donc peut-être de savoir si nous voulons des cases qui permettent de comprendre ou des cases qui permettent de juger.
Alors non, Gertrude, nous ne cherchons pas à mettre nos enfants dans des cases. Nous cherchons à comprendre pourquoi certaines choses sont difficiles pour eux, afin de pouvoir les accompagner au mieux.
Et si jamais votre prochaine remarque est : « Mais il faut arrêter de vouloir tout diagnostiquer ! », rassurez-vous : personne ne propose de diagnostiquer le fait que votre enfant préfère les pâtes aux haricots verts.
En revanche, quand un enfant rencontre des difficultés importantes et persistantes qui ont un impact sur sa vie quotidienne, scolaire ou sociale, chercher à comprendre n’est pas l’enfermer. C’est peut-être justement lui donner enfin la possibilité d’être lui-même sans passer son temps à essayer de fonctionner comme tout le monde.
Et finalement, la phrase que j’aurais envie de répondre à Gertrude tient en quelques mots :
Ce n’est pas le diagnostic qui met un enfant dans une case. C’est ce que les adultes font de cette case qui peut l’enfermer.