« Les devoirs devraient prendre 20 minutes. » Cette phrase, beaucoup de parents l’ont déjà entendue.
Sur le papier, c’est vrai. Dans la réalité de certaines familles, ces 20 minutes peuvent facilement devenir 1 h 30… parfois 2 heures. Et ce temps-là, personne ne le voit vraiment.
Parce que derrière un exercice terminé, il y a parfois une quantité incroyable d’accompagnement, d’adaptation, de patience… et d’énergie dépensée.
Chez nous, les devoirs ne commencent pas vraiment quand on ouvre le cahier. Ils commencent bien avant.
🔹 Le portail de l’école : le passage dimensionnel
16 h 30. La sonnerie retentit.
Alyss sort de l’établissement. Et là… C’est comme si elle franchissait un portail dimensionnel.
À l’école, elle a tenu toute la journée. Elle a suivi les consignes. Elle a essayé de se concentrer. Elle a fait des efforts pour compenser ses difficultés. Puis elle passe le portail… Et bienvenue à Twister. Ma tornade arrive.
Ce n’est pas qu’elle ne veut pas faire ses devoirs. C’est que toute l’énergie utilisée pour tenir pendant la journée retombe d’un coup.
Ce phénomène est assez fréquent chez les enfants avec des troubles neurodéveloppementaux : ils peuvent énormément compenser à l’extérieur, puis relâcher toute la pression dans un environnement où ils se sentent en sécurité. La maison devient alors l’endroit où tout sort.
🔹 Le plus difficile n’est pas toujours le devoir
Pendant longtemps, la mise au travail a été le moment le plus compliqué. Même avec un temps de décompression après l’école. Il fallait réussir à passer du mode « je suis rentrée » au mode « je me mets au travail ». Et ce passage a souvent été très difficile. Il y a eu des crises. Des cris. Des insultes. Des coups dans les murs ou les portes. Des moments où on se demandait comment rendre ce moment plus simple pour tout le monde.
Depuis la mise en place du traitement en septembre 2025, certaines choses se sont améliorées.
Mais soyons honnêtes : la routine parfaite n’existe toujours pas chez nous. C’est encore moi qui finis souvent par dire : « Allez, maintenant, on commence. » Parce que sinon, le démarrage peut ne jamais arriver.
Quand un enseignant donne une activité prévue pour 20 minutes, il imagine généralement le temps nécessaire pour réaliser l’exercice. Mais souvent, il ne voit pas tout ce qu’il y a autour.
🔹 20 minutes de devoirs… vraiment ?
Chez nous, 20 minutes de devoirs peuvent devenir :
- relire plusieurs fois une consigne,
- expliquer autrement,
- découper une tâche trop importante,
- rappeler l’objectif,
- ramener l’attention sur l’exercice,
- gérer les émotions,
- adapter le support.
Le temps de réflexion est souvent bien plus important que le temps d’écriture.
🔹 Le travail invisible derrière chaque exercice
Quand Alyss fait un exercice, je ne suis pas simplement assise à côté d’elle. Je suis présente en permanence. Si je m’éloigne pour faire autre chose, la concentration disparaît rapidement.
Alors je deviens tour à tour :
- celle qui relit les consignes,
- celle qui reformule,
- celle qui cherche une autre manière d’expliquer,
- celle qui trouve une astuce pour mémoriser,
- celle qui découpe les exercices en petites étapes,
- celle qui encourage.
En mathématiques, par exemple, les problèmes de résolution sont souvent compliqués. Alors on ne prend pas le problème dans son ensemble. On le découpe.
- Je lis l’énoncé.
- On regarde les questions.
- On cherche quelles informations correspondent à quelle question.
- On surligne.
- On organise.
- On avance étape par étape.
Ce n’est pas « faire à sa place ». C’est lui permettre d’accéder à la réflexion sans être bloquée par toutes les difficultés autour.
🔹 Aider n’est pas faire à la place
Pendant longtemps, une confusion m’a beaucoup questionnée : Accompagner son enfant est parfois confondu avec faire à sa place.
Pourtant, les deux choses sont très différentes.
Si je faisais réellement les devoirs d’Alyss, ils seraient terminés en quelques minutes. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Je ne donne pas les réponses. Je l’aide à accéder au raisonnement. Je reformule. Je découpe les étapes. Je cherche une autre manière d’expliquer quand la première ne fonctionne pas. Je lui demande de réfléchir, de justifier, d’expliquer. L’objectif reste toujours le même : qu’elle comprenne.
🔹 Quand écrire empêche parfois de réfléchir
L’écriture est un bon exemple.
Pour certains enfants, écrire une réponse n’est pas seulement écrire une réponse.
Il faut penser à la tenue du crayon. À la formation des lettres. À l’orthographe. À la vitesse d’écriture. À l’organisation sur la feuille. À la consigne. À la réflexion. Toutes ces tâches s’ajoutent les unes aux autres.
Quand un enfant a des difficultés d’écriture, de graphisme, d’orthographe ou de gestion de plusieurs tâches en même temps, l’écriture peut devenir un obstacle qui prend toute la place et il ne reste plus assez d’énergie pour réfléchir au contenu.
Quand le but n’est pas d’évaluer sa capacité à écrire, à tenir son attention et à gérer plusieurs contraintes simultanément, j’écris parfois à la place d’Alyss. Pas pour faire ses devoirs à sa place. Pas pour lui éviter l’effort. Mais pour qu’elle puisse concentrer son énergie sur ce que l’exercice cherche réellement à évaluer : son raisonnement, ses connaissances, sa compréhension.
Selon les situations, elle utilise aussi l’ordinateur ou peut être aidée par sa sœur. L’objectif n’est pas de contourner l’apprentissage. L’objectif est de supprimer un obstacle qui l’empêche de montrer ce qu’elle sait.
🔹 Comprendre n’est pas toujours savoir refaire seul
Avec Alyss, il faut aussi tenir compte d’une difficulté importante : sa mémoire de travail est fragile. Cela signifie qu’elle peut comprendre une notion au moment où elle est expliquée, mais avoir du mal à la retrouver seule plus tard. Ce n’est pas un manque d’apprentissage ou d’investissement. Son cerveau a simplement besoin que certaines informations soient répétées, réactivées et progressivement automatisées.
Elle peut réussir un exercice avec de l’aide, comprendre le raisonnement, puis ne plus réussir à expliquer les étapes quelques jours après. Ce n’est pas qu’elle n’a rien compris. C’est que son cerveau a besoin de davantage de répétitions pour automatiser.
Alors nous reprenons. Encore. Et encore. Jusqu’à ce que la compétence devienne plus solide.
Une fois qu’une notion est acquise, le travail n’est pas forcément terminé pour autant. On continue à la revoir, mais petit à petit, on espace les rappels. Au début, on revient dessus souvent. Puis on laisse passer plus de temps entre deux révisions. Jusqu’à ce qu’elle soit suffisamment solide pour qu’Alyss puisse la retrouver seule.
🔹 Un cerveau qui part parfois dans tous les sens
Les troubles de l’attention peuvent rendre certaines situations très surprenantes.
Parfois, elle commence un exercice avec la bonne consigne… Puis en cours de route, son cerveau part ailleurs.
Un exemple tout simple : « Attention Alyss, là tu fais une multiplication. »
Parce qu’entre le début et la fin de l’exercice, elle était partie sur une soustraction.
En français, cela peut donner : elle commence une conjugaison au futur, elle termine à l’imparfait. Pas parce qu’elle ne connaît pas la règle. Mais parce que maintenir l’attention sur toute la durée de l’exercice est un vrai effort. D’où l’intérêt des exercices courts qui permettent de voir si l’enfant sait. Privilégier la qualité à la quantité.
🔹 Les pauses qui n’en sont pas vraiment
Pour réfléchir, Alyss a parfois besoin de bouger. Marcher dans la pièce. Manipuler de la pâte à modeler. Jouer avec du slime.
Cela peut sembler contre-productif. Pourtant, c’est parfois ce qui lui permet de rester disponible. Ces mouvements ne sont pas une distraction. Ils sont une aide pour permettre au cerveau de continuer à fonctionner.
🔹 Derrière la colère, il y a souvent de la souffrance
Les devoirs peuvent parfois devenir un moment très chargé émotionnellement.
Il y a de la colère. Des frustrations. Parfois des pleurs. Et puis après… Il y a souvent les regrets. « Je suis désolée de t’avoir parlé comme ça. »
Parce qu’Alyss sait. Elle sait quand elle a dépassé les limites. Elle sait quand ses mots ont blessé.
Et surtout, elle porte souvent un regard très dur sur elle-même. « Je suis nulle. » « Je n’y arriverai jamais. »
Alors notre travail, ce n’est pas seulement de faire les devoirs. C’est aussi de reconstruire la confiance. De lui montrer ses réussites. De lui rappeler : « Tu vois, tu pensais ne pas savoir faire cette division… et pourtant tu as réussi. » Surtout que les divisions, c’est vraiment le truc qu’elle sait faire sans problème et rapidement. (Ce qui n’est pas mon cas puisque je n’ai jamais cherché à comprendre la division. Du coup, depuis le collège, je ne savais plus les faire. J’ai réappris cette année. Et devinez qui m’a appris ?).
🔹 Ce qui nous aide vraiment
Avec le temps, nous avons trouvé quelques outils qui facilitent les choses :
- l’ordinateur,
- les récompenses et encouragements,
- les devoirs répartis sur plusieurs jours quand les enseignants les donnent à l’avance,
- lire les consignes ou les textes pour elle,
- adapter les supports de l’école à ses besoins.
Souvent, nous reprenons les cours pour les rendre plus accessibles.
Ce travail d’adaptation prend du temps. Beaucoup de temps. Mais il permet à Alyss de montrer ce qu’elle sait réellement.
🔹 Ce que les autres ne voient pas
Quand on regarde uniquement le résultat final, on voit : « Elle a fait ses devoirs. »
Mais on ne voit pas :
- les explications,
- les adaptations,
- les pauses,
- les encouragements,
- les crises dépassées,
- les supports retravaillés,
- l’énergie dépensée.
Les enfants avec des troubles neurodéveloppementaux compensent énormément. Ils donnent parfois une énergie incroyable pour obtenir un résultat qui semble « normal » aux yeux des autres. Mais ce résultat a un coût.
🔹 Le temps invisible fait partie du handicap
Le temps consacré aux devoirs n’est pas seulement le temps passé devant une feuille. C’est tout ce qui permet à l’enfant d’y arriver. C’est l’étayage. C’est l’accompagnement. C’est l’adaptation. C’est la présence d’un adulte qui cherche encore et encore une autre façon d’expliquer.
Alors oui. Officiellement, les devoirs peuvent durer 20 minutes. Mais dans certaines familles, derrière ces 20 minutes se cachent parfois deux heures de travail invisible. Un travail que personne ne voit forcément. Mais qui existe bel et bien.