Il y a des séjours où tout est cadré, fluide, presque scolaire dans le bon sens du terme.
Et puis il y a Vincennes.
Un séjour où l’on comprend assez vite que l’organisation est une base théorique… et que la réalité, elle, a clairement d’autres plans pour nous.
🌙 La veille : faux calme et tension très réelle
La veille du départ à Vincennes. Officiellement, tout est sous contrôle. Officieusement… c’est une autre histoire.
Nous avions tout planifié depuis des semaines. Le vendredi je travaille jusqu’à 18 h. Les enfants sortent de l’école à telle heure, puis viennent les activités, les récupérations, les enchaînements logistiques : untel récupère untel, machin fait ci, toi tu fais ça… Tout est calé.
C’était sans compter la manifestation des agriculteurs.
La crise agricole et le basculement du quotidien
Le vendredi 26 janvier, souvenez-vous, le Premier ministre Gabriel Attal annonce des mesures d’aide aux agriculteurs jugées insuffisantes par une partie d’entre eux, qui appellent dès le soir même à poursuivre la mobilisation. À l’inverse, certains responsables du mouvement, comme Jérôme Bayle, estiment ces mesures acceptables et appellent à lever les blocages, notamment en Occitanie.
Sur le papier, c’est une annonce politique. Sur le terrain, c’est une autre réalité.
Le midi, en récupérant les enfants à l’école, les directions des différents établissements nous proposent de garder les enfants à la maison, tenant situation et la circulation complexe à venir. Je fais finalement le choix de les laisser à ma mère.
13 h 30 : la ville se bloque
Vendredi 26 janvier, 13 h 30, je pars donc travailler, comme tous les vendredis. Les filles sont à la maison avec ma mère. Nous habitons en sortie de ville et je dois traverser Narbonne pour rejoindre mon lieu de travail.
Dès le premier giratoire : blocage.
Je fais demi-tour. Je tente un autre axe : même situation, route totalement saturée. Les forces de l’ordre sont en train de se mettre en place. Gendarmerie et police nationale redirigent la circulation, nous renvoyant systématiquement vers notre point de départ.
Je tente une dernière option : nouveau blocage.
À 14 h 15, cela fait déjà 45 minutes que je tourne littéralement autour de chez moi sans pouvoir en sortir. Je finis par rentrer, résignée. Impossible de traverser la ville.
Et surtout, une évidence commence à s’imposer : si déjà maintenant c’est bloqué, alors le départ du lendemain matin risque d’être compliqué. Avec mon aînée, nous décidons d’aller faire le tour du quartier pour jauger l’état de la circulation. Tout est à l’arrêt.
Le soir même, la situation est encore plus visible.
Les poids lourds sont à l’arrêt total sur la rocade, en bas de la maison. D’autres axes vers Perpignan sont saturés. Toute la circulation est prise dans un engrenage de blocages. Les véhicules aperçues en début d’après-midi n’ont quasiment pas bougé.
Préparer malgré tout
Dans ce contexte, on prend une décision très concrète : anticiper.
Avec mon aînée, oui encore elle, on descend à pied jusqu’à la grande surface située à environ 1,8 km de la maison. En voiture, cela aurait pu prendre un temps totalement imprévisible.
On prend quelques provisions supplémentaires, “au cas où”. Au cas où on se retrouve bloqués plusieurs heures sur la route, au milieu des files ou des déviations. Puis on reste sur place un moment, sur le parking, pour observer. Et ce qu’on voit est assez parlant.
Même en restant là une bonne heure devant l’entrée, à surveiller la circulation, rien ne change vraiment. Le scénario est identique à celui observé durant l’après-midi. Les véhicules avancent à peine, parfois de quelques centimètres seulement, puis s’arrêtent à nouveau. Ça bouchonne massivement. On est en fin de journée, au moment des sorties de travail et des sorties d’école, avec en plus la veille de week-end. Tout le monde tente de rejoindre les zones résidentielles autour de la ville. En temps normal, c’est déjà compliqué. Mais avec les axes principaux paralysés, notamment l’A9, la ville et ses alentours se retrouvent complètement engorgés.
Narbonne devient, à ce moment-là, un point de saturation totale, comme à chaque fois que l’autoroute est impactée. Une chose est sûre : le départ du lendemain ne dépend plus seulement de nous.
On finit par rentrer. Toujours cette impression de circulation figée, de flux bloqués partout autour de nous. Rien n’évolue vraiment, même à l’échelle d’une heure.
Et forcément, une question commence à s’imposer : qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Partir, mais comment ?
Sur le chemin du retour, on commence à réfléchir sérieusement aux options. Est-ce qu’on part le soir ? Est-ce qu’on tente la nuit ? Ou est-ce qu’on maintient le départ prévu à 5 h du matin ?
Dans tous les cas, une chose est certaine : il est hors de question d’annuler le rendez-vous avec la neuropédiatre.
Cela fait deux mois qu’on attend ce rendez-vous avec elle. C’est trop important pour être remis en question à cause d’un épisode de circulation. Donc on garde un cap : on partira. On ajustera, on contournera, mais on partira.
On surveille les applications, les itinéraires, les zones bloquées, notamment via Waze, pour essayer d’anticiper au mieux.
Je préviens ma mère : on avisera au dernier moment. Sans stress inutile, mais avec une vraie contrainte logistique à gérer.
Dans tous les cas, on part le samedi matin pour un rendez-vous le lundi matin. Et au fond, même si la situation est tendue, on se dit que sur 48 heures, il faut vraiment une sacrée malchance pour ne pas y arriver.
🚗 Le départ : tout est prêt, comme d’habitude
Chez nous, tout est organisé à l’avance. Il n’y a pas de stress de dernière minute, juste une mécanique bien rodée qui se met en place plusieurs jours avant.
Les valises sont sorties une semaine avant le départ. Elles restent dans un coin et on les remplie progressivement, au fil des jours, des lessives… sans précipitation.
J’ai aussi une application commune avec mon aînée — la seule à avoir un smartphone avec moi — qui sert de tableau de bord du départ. J’y note tout : les affaires à mettre dans les valises, les tâches à faire avant de partir, et surtout à qui chaque tâche est attribuée.
On fonctionne comme ça : chacun sait ce qu’il a à faire, et au fur et à mesure que les choses sont faites ou rangées, on coche. Les chargeurs, par exemple, on a toujours un jeu dans la voiture et un jeu de secours dans une valise, donc on ne touche pas à ceux de la maison. Très utile également quand on doit évacuer en urgence en raison des incendies de l’été.
La veille du départ, les valises sont donc déjà prêtes, la voiture est garée dans l’autre sens, prête à charger et donc à partir. Pas de manœuvre inutile, pas de perte de temps.
On reprend simplement une dernière fois le déroulé : l’heure du réveil, la répartition des rôles, le timing du matin. Rien n’est laissé au hasard, tout est validé une dernière fois.
Le départ est fixé à 5 h.
4 h du matin : le réveil de la maison
A 4 h, tout commence. La maison s’active doucement, chacun entre dans son rôle sans précipitation inutile. Tout est anticipé, donc les gestes s’enchaînent naturellement.
Mais avant d’aller plus loin, il faut que je vous présente un personnage essentiel de cette aventure. Ma mère !
Enfin… « Simone ».
Ce n’est pas son prénom.
Pourquoi Simone ? Je n’en ai absolument aucune idée. C’est venu comme ça un jour et c’est resté. Elle a souvent prétendu ne pas aimer ce surnom, a parfois râlé, mais après toutes ces années à entendre des phrases comme « demande à Simone », « c’est Simone qui gère » ou encore « attends, je vais voir avec Simone », phrases auxquelles elle répondait soit dit en passant, je soupçonne qu’elle avait fini par l’accepter.
Dans ma famille, les prénoms avaient parfois une existence relative. Mon père s’appelait Claude. Ma mère l’appelait Auguste.
Lui appelait ma mère Marguerite (référence au film « La vache et le prisonnier »). Personne ne s’appelait ni Auguste ni Marguerite. Mais c’était comme ça. D’ailleurs, si elle tombe un jour sur cet article et découvre que j’ai osé écrire « Simone » noir sur blanc sur Internet, vous risquez de l’entendre me pourrir jusqu’à chez vous.
Heureusement, le risque est limité. Elle utilise encore, difficilement, son téléphone à clapet qui possède essentiellement deux boutons : un vert pour décrocher et un rouge pour raccrocher. Cela dit, avec ma chance, c’est précisément le genre de détail qui pourrait lui être rapporté. Alors si quelqu’un la connaît : ne lui dites rien. Pitié !!!
Pour la suite de l’histoire, elle sera donc simplement… Simone.
Je réveille les filles -ça se réveille plus vite pour partir en vacances que pour aller à l’école- puis je vais me préparer pendant que Simone se réveille, fume et déjeune. Une seule salle de bains pour quatre, donc il faut être organisé. Les filles sont prêtes après moi, mais plus rapidement que les jours d’école. La grande m’aide alors à charger la voiture. Et avec tout ce qu’on y met, dans cette voiture, on comprend mon score de fou à Tetris.
Pendant ce temps, Simone s’occupe de préparer la glacière avec tout ce qu’il faut pour la route. Pour les produits frais, on fonctionne toujours de la même manière : tout est regroupé à l’avance dans le frigo. Comme ça, au moment du départ, il n’y a plus qu’à tout transférer dans les sacs.
5 h : prêtes à partir… sauf un détail
A 5 h, ma mère a fait le tour, je suis repassée derrière elle à sa demande « pour être sûres qu’on n’oublie rien ». On est prêtes à monter dans la voiture. Tout est chargé, les filles sont installées, tout est en place.
Sauf que pendant ce temps, Simone est encore dans son rituel de vérification. Elle refait un tour. Vous savez, pour vérifier que j’ai bien vérifier qu’elle a vérifié. Je suis sûre que vous voyez de quoi je parle.
Ma mère ferme enfin la porte de la maison. Tout est silencieux autour de nous. Dehors, il n’y a que le froid et l’obscurité qui donnent le ton du départ. On sent déjà cette ambiance particulière des départs très matinaux : tout est prêt, tout est lancé, mais le monde autour, lui, ne s’est pas encore réveillé.
5 h 15 : on décolle enfin. Et comme dirait l’expression… en voiture Simone. Oui ça y est !!!! Elle est enfin en voiture.
Sorties de notre quartier, regard du coin de l’oeil à ma mère avec un petit sourire narquois, avant de lancer un « J’espère que j’ai bien vérifié le gaz. ». A quoi elle répond par un simple « Hm… ». Genre : je t’ai entendue, je te juge un peu, mais je ne vais pas perdre mon énergie à répondre.
Un trajet qui contourne dès le départ
On ne peut pas prendre l’itinéraire classique. Le péage de l’A9 est bloqué.
Donc on bascule immédiatement sur les itinéraires de contournement : rocade, puis départementales, avec l’objectif de rejoindre Béziers par les axes secondaires. On se retrouve sur la rocade, en contrebas de la maison.
De l’autre côté de la route, dans le sens qui descend vers l’Espagne tout est à l’arrêt. Les poids lourds sont arrêtés sur le bas-côté, les chauffeurs sont sortis des véhicules, discutent entre eux. L’ambiance est celle d’un réseau saturé. Ils ont passé la nuit là. De notre côté, ça circule sans problème, en dehors d’une nappe de brouillard entre Nissan et Béziers. On contourne Béziers par la rocade puis on rejoint ENFIN !!! l’A75.
Une accalmie inattendue
Une fois engagées sur l’A75, on a presque l’impression de retrouver notre trajet habituel. La circulation redevient fluide. Le brouillard a disparu. Pas de pluie. Pas de bouchons. Très peu de véhicules.
Après les hésitations de la veille, les barrages, les itinéraires modifiés et les poids lourds immobilisés, cette portion de route ressemble presque à une parenthèse. On retrouve enfin notre trajet habituel.
Pendant quelques centaines de kilomètres, on retrouve ce qui fait normalement les départs en vacances : le sentiment d’avancer réellement. Le GPS cesse d’annoncer catastrophe sur catastrophe. L’heure d’arrivée se stabilise. Personne n’a besoin de chercher un itinéraire de secours toutes les cinq minutes.
Pour la première fois depuis notre départ, on commence à croire que le plus compliqué est peut-être derrière nous.
Évidemment, ce n’était pas le cas.
Le grand débat : suivre le GPS ou suivre l’habitude ?
Parce qu’avant même de quitter Narbonne, une question nous avait occupées. Fallait-il suivre les recommandations du GPS ?
Depuis la veille, il nous conseillait de contourner largement les zones bloquées, quitte à remonter par des itinéraires beaucoup plus à l’ouest. Certaines propositions nous faisaient presque passer par la Dordogne.
Sur le papier, c’était peut-être la solution la plus rapide. Dans les faits, nous avons choisi autre chose.
Nous connaissons parfaitement notre trajet habituel. Nous savons où faire les pauses, où faire le plein, où trouver de quoi manger, quelles portions pouvaient poser problème. Alors nous avons décidé de faire confiance à notre expérience. Quitte à devoir contourner certains barrages au fur et à mesure. Je vous avoue, que jusqu’à Béziers, je n’ai quand même pas arrêté de dire « On aurait dû passer par Toulouse. ».
Pendant un temps, ce choix semble payer. La route est dégagée. On avance bien. Le voyage reprend enfin un rythme normal.
Du moins… jusqu’au moment où les fermetures d’autoroute vont nous obliger à quitter les grands axes (bienvenue en Lozère !) pour découvrir une partie du pays que nous n’aurions probablement jamais vue autrement.
Au final, la fermeture de l’autoroute nous aura fait découvrir des routes que nous n’aurions jamais empruntées, des villages que nous n’aurions jamais traversés et même quelques compagnons de voyage improvisés. Et au passage, environ 2 h 30 de trajet supplémentaires, glissées quelque part entre les détours, les fermetures et les itinéraires de secours.
Ce que nous ne savions pas encore, c’est que les péripéties étaient loin d’être terminées.
Après plusieurs centaines de kilomètres, nous approchions enfin de la région parisienne. Le rendez-vous qui nous avait poussés à traverser la France semblait à portée de main.
En théorie.
Parce que la suite du séjour allait nous prouver qu’entre la théorie et la réalité, il y a parfois tout un monde.
Mais ça, c’est une autre histoire